et l'école renaîtra

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4 novembre, 2011

L’oseille de mon enfance

Classé dans : — Alain @ 0:16

                 Matin d’automne, jaune, marron, vert, comme les couleurs des feuilles  ramassées dans la cour et silhouettée sur notre page à colorier…

            Je traçais, sous le dessin que je venais de remplir, un bonhomme tout rond, j’allongeais les baguettes de ses bras, de ses jambes… Mlle Miquel, venue moucher les chandelles de Janie, ma cousine de voisine, se glissa jusqu’à moi, cafté par  Philibert : « I fait des bonhommes, maîtresses ! »

           Oui, mais moi j’avais fini, au point même d’avoir un peu percé le papier…

                 Tellement fini, que ma langue rentrée, interdit de figurine, peu tenté par un nouveau remplissage, je laissais mes impatiences m’envahir : un besoin me taraudait !

                  Mes 5 ans trépignaient d’urgence…

               Dans ma première école maternelle, il n’y avait qu’une seule salle tassée sur ses briques rouges, au fond d’une cour qui se donnait des airs de petit parc… Je l’ai retrouvé depuis. Même à abandonnée par les courses et les cris,  elle s’offre toujours ainsi et ses marronniers, un arbre-trésors pour nos jeux et nos travaux manuels, ont bellement vieilli.

              Heureusement pour moi, les cabines des toilettes, pas encore W.C. à l’époque, étaient à l’opposé de notre classe.  Le préau, toujours trop sombre, inquiétait un peu et sa traversée conduisait parfois à des catastrophes au fond des culottes.

           Moi, je le craignais peu, pas ce jour au moins et c’est les mains sur le ventre que je me trémoussais, grimaçant avec exagération pour bien exprimer mes urgences.

           Pas d’assistante maternelle alors :  si c’est un pipi, on allait se débrouiller seul, sinon, il fallait que la maîtresse accompagne, laissant la porte ouverte sur des bambins bien chapitrés.

            C’était du léger, ai-je fait comprendre, donc je pouvais descendre seul les trois ou quatre marches pour me hâter vers… le jardin.

         Et oui, mon besoin pressant, se nommait gourmandise !

          Je dérapai sur des graviers, me glissai derrière notre classe et atteignis le gros obstacle : le portillon.

           Il était, déjà, de bois râpeux, à claire-voie inégale, rafistolée, mais surtout clos bien haut par une courroie de cuir serrée. 5 ans, c’était un peu juste en taille pour que mes doigts  agrippent bien ce verrou, primaire, mais efficace.

          En plus, il fallait faire vite, en plus j’avais froid, en plus j’avais la frousse, en plus je voulais, je voulais, atteindre ma cible, plus que tout.

          Les allonges ne manquaient pas. Dans le bûcher contre le mur, je ramassais une branche fourchue, mon ingéniosité portait ses fruits, le lien se décrochait et le portillon, libéré, béait.

          Je lançais mes pieds aux lourdes galoches, vers la bordure de l’allée centrale : les belles feuilles vertes menthe  de l’oseille étaient à ma portée. De beaux bouquets aux petites langues rondes, un peu rouge en bas, tribut à l’automne peut-être, s’offraient à moi : pas question de les décevoir…

          Je cueillais, je croquais, je mâchais : un bonheur acidulé baignait ma langue, mes papilles, oignait mon palais…

          A 5 ans, on ne se dit rien, on aime, et moi j’aimais… L’envie m’en était revenue peu à peu. Pendant les coquineries  de Pinocchio, le feuilleton matinal, elle m’avait titillé. Pendant le rangement des images pour retrouver l’histoire, elle s’était imposée, devant la feuille de dessin, elle m’avait inquiété : et si j’avais perdu le goût ? Je devais vérifier.

          C’était fait et la fraîcheur de cette matinée ajoutait à la saveur de mon larcin.

          Des réserves odorantes dans mes poches de culottes courtes, vite, je filais…

         Pas loin ! Dans le trou du portail, une bête était plantée. Un chien ? Non, ça ressemblait, mais trop bas, trop long, trop roux, des petits yeux noirs trop fendus, trop brillants, des oreilles trop pointues…

      J’étais de pierre ; le renard, à cet instant, je l’avais bien identifié, ne bougeait pas, à peine d’un frémissement dans sa fourrure ébouriffée. Ses yeux ne me quittaient pas : il m’attendait.

     Pas d’échappatoire, les murs étaient hauts, même les espaliers étaient impossibles à escalader. Rien de tentant pour lui, même pas une poule ou un lapin, à déchirer pour les crocs bien découverts, il n’y avait que moi, pas très dodu pourtant. Il allait quand même aimer ce bandit, surtout parfumé à l’oseille. 

          Est-ce que j’allais hurler ? Oui, si je pouvais retrouver ma voix ! Oui, mais si ça le décidait à bondir ? Oui, mais qu’allait dire la maîtresse ? Et mes parents ? Et moi aussi, quand il allait me faire mal, me mordre ?

          Pas de bâton, j’avais laissé mon outil à la porte. Même pas un râteau, une binette, ce n’est pas possible de ranger aussi bien !

          Rien, ça ne peut pas durer, ça va bouger, forcément.

        Je ne réfléchissais plus. Je tremblais de peur, puis je tremblais de colère, enfin !

          Je ramassais, un, deux, trois cailloux. J’en préparais un gros, pour la fin… et je lançais. Fort, loin, bien… Le premier projectile fit sauter un peu de terre devant ses pattes de devant ;  il ne broncha pas. Un second le toucha en plein poitrail, il vacilla et… glissa un peu en arrière, seulement.

Courage ! J’avançais pour ajuster le dernier… Raté ! J’étais assez près, ses babines se retroussaient. C’était certain, il se moquait de moi ; je ne pouvais lui échapper. Tant pis, ma grosse pierre levée à deux mains, je fonçais… 

        Et, le renard… éclata de rire, éclata d’une cascade de rires, en échos roulants contre les murs de l’enclos. Des rires à en brasser les feuilles dorées répandues sous les arbres.

          Mon pavé toujours dressé au-dessus de mes boucles, je vis disparaître mon dangereux carnassier et surgir la blouse claire de la maîtresse, pressée par celles de tous les gris de mes copains et copines.

            Dans les bras de  Pierre, le plus grand, se blottissait le goupil.

          Je le reconnus, un peu tard : chaque jour, pendant les récrés, il nous épiait à travers la vitre encrassée du hangar où s’entassaient les reliquats des années scolaires passées.

          Empaillé depuis très longtemps, il faisait partie de nos témoins muets familiers. Et moi, je l’avais oublié !

          Inquiétée, très rapidement, par mon absence, la maîtresse n’avait eu que quelques avancées à parcourir,  quelques regards à jeter, pour découvrir le portillon déverrouillé…

          De là, il ne restait plus qu’à monter une comédie pour le copain en jardin buissonnier, réanimer le renard poussiéreux et lui donner le rôle principal de la farce…

          Je n’ai pas perdu mon appétit pour les tendres feuilles d’oseille même si mes dents s’en agacent et les billes de verre des yeux bridés de Maître Renard, accompagnent souvent, ma dégustation.

          A chaque promenade, devant un carré de verdure ou un étal de maraîcher, mes petits enfants cultivent mes redites, lancent mon récit :

          « Quand tu étais petit, Papou, tu adorais l’oseille, hein… »

           «  Oh oui ! Un jour… ».

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