et l'école renaîtra

Le Futur dépend de notre engagement éducatif, l'école en reste l'outil majeur, ne le laissons pas se dégradrer!

6 novembre, 2011

DE BLOCK EN VIGNES…

Classé dans : — Alain @ 23:35

           Je me souviens d’un voyage, nous n’étions que tous les deux, mon grand-père – mon Pépé-  et moi. Mon permis sentait le neuf, ma voiture, s’habituait à moi et moi à elle.

        Nous allions de la vieille Seine et Oise vers la Vendée.

        Nous étions complices, pratiquement depuis ma naissance. Si je ne connaissais pas tout de lui, loin de là, lui savait beaucoup de moi ou le devinait.

        Arrivés à l’entrée d’un petit village, il m’annonça, « C’est là ! ».

         Cela voulait dire que nous atteignons Son étape. Il n’avait rien d’un grand voyageur ; il était plus un homme de relations qu’un homme d’espace. Pourtant, il avait éprouvé durement la privation de liberté. Cette route, il ne l’avait parcourue que cinq ou six fois.

        Nous avons descendu la rue principale jusqu’à la place ombragée devant l’église. Le sourire de mon Pépé était immense. Il se gorgeait de bonheur.

     « Revois le chemin que nous venons de descendre, regarde celui que nous grimperons après  - Quel regard il avait !. Ils sont la chaînette d’un collier et cette auberge, le bijou qui y pend comme entre les deux seins bien ronds d’une madone de la Renaissance…

       Ses métaphores évoquaient souvent la beauté féminine. Il en avait été tellement privé.

       Des restaurants sympas, nous en avions aperçus depuis que l’heure du déjeuner s’annonçait, mais c’était celui-ci qu’il lui fallait et il y entra sans hésiter, comme attendu.

         La salle était étroite et longue. La patronne, l’a accueilli comme un familier trop longtemps parti. « Monsieur Louis ! Que j’suis contente ! Viens voir Charles qui est là ! ». Quelle accolade ! Il y prenait plaisir. il faut dire que l’ampleur du corsage de la tenancière évoquait abondamment l’image des collines et de leur combe.

      Pas d’apéro, ce n’était guère la mode ici mais un petit Coteau du Layon, ça s’imposait

      Les tables se serraient presque en une unique tablée familiale. Nous avons bénéficié d’un bout de rangée. Nous pouvions sauver une oreille du brouhaha et parler sans hurler.

       Je ne m’en privais pas ; ma curiosité était trop vive pour être différée.

        – Comment connais-tu cet endroit ?

      -Je connais cet endroit depuis 1943. Pourtant je n’y suis rentré qu’il y a neuf ans. Mon fils conduisait. Ça remuait dans ma tête, depuis les premiers pans de vignobles exactement.

        Ton oncle prenait mon silence pour de la contemplation :

         « C’est beau, hein papa, surtout en automne, c’est de l’or qui flotte… »

       J’avais approuvé de la tête, mais je savais que je pénétrais dans un lieu que j’avais bien enfoui, sous des couches de nouvelles années capables d’éroder le passé…

         Pépé s’est arrêté pour caresser la main que la patronne avait posée sur son épaule, en passant. Ces deux-là partageaient des pensées dont je ne connaissais pas le code.

     Je me suis étonné : -Mais en 43, tu n’étais pas…en Allemagne ?

     – Si, justement, à Mauthausen.

       Ses années de tranchées, de Résistance, de déportation étaient tabous dans la famille.

          Ces périodes, je ne les connaissais que par mes lectures, mes cours, mes découvertes, dans son bureau, de cartes du soldat à sa fiancée, de médailles, beaucoup de médailles.

       Quel rapport avec ce restaurant, dans ce petit creux d’Anjou ?

        -Tu sais, quand on est entassé dans un block, avec trop de faim, trop de fatigue, trop de douleurs trop de peurs, l’esprit s’encrasse. L’extinction des feux, la crainte d’un réveil au milieu de la nuit, pour une revue dehors dans la pluie,et le froid, nous taraudaient trop pour que nous n’essayons pas de grappiller toutes les minutes de sommeil que nous pouvions…

       Comment ces confidences allaient-elles nous mener à la chaleur de ce restaurant ? Je saisissais trop leur valeur pour les interrompre. Elles arrivaient à m’abstraire du bruit.

      – Un soir, alors que nous chassions nos poux, gare à celui qui en hébergeait, massions nos pieds, tenir debout, pouvoir marcher, était vital, mon voisin de planche, Dédé me chuchota. «  P’tit Louis, faut que ça sorte ! Ferme les yeux… En ce moment, chez moi, les vendanges sont achevées… Il ne reste que les feuilles qui tournent au rouge, au doré pour les plus pressées. Vois, les rangs escaladent le coteau ; la terre est lourde, elle fume. Le vent agite les têtes des ceps, il les mène vers les nuages qui rasent l’arrondi des collines… »

         La tête baissée, on massait toujours nos pieds mais j’étais, là-bas, avec lui.

       « Ben mon gars, c’est beau chez toi ! » C’était son autre flanc qui se manifestait.

         « Et encore, vous n’avez suivi les charrettes jusqu’aux chais, aux cuves… »

         Pépé s’est tu. Je devinais : les kappos avaient hurlé, la nuit pesante commençait.

       Une gorgée, longue, un hochement de tendresse pour le vin et il a repris.

       – Deux heures après, on était dans la cour d’appel… loin des coteaux colorés.

         Le lendemain soir, après la carrière, Dédé a continué ; il en avait besoin, moi aussi…

         Nous avons retrouvé ou inventé l’odeur forte du moût, vu, entendu le premier glissement du jus puis de son petit ru plus fourni.

        Avec le conteur, on coupait, portait, versait, tassait… les cuves se remplissaient.

        Soir après soir, nous avons refait les vendanges, élevé notre vin….

      Après Dédé, d’autres, moi avec eux, ont raconté leur coin de France. Mais le plus souvent, nous revenions au vin. Nous nous enivrions, pas de son alcool mais de sa naissance.

       Nous avons connu les vastes domaines du Bordelais, les pentes alsaciennes. Des Côtes du Rhône, nous avons franchi
la Camargue pour les Saints des étiquettes du Languedoc…

       – Je sais que tu as un ami en Champagne, Jojo. Je l’ai vu plusieurs fois arriver chez toi, sortir ses bouteilles. Il y en avait toujours des fraîches, à boire en bonjour…

        – Ce Jojo, il était avec nous, mais les rassemblements étaient interdits. Les récits se répétaient de bouche à oreille, le long des châlits. Ils se déformaient pendant leur voyage, mais tous parlaient de la vigne. Jojo a fait, ainsi, couler son Champagne

         « Mon Champagne, c’est un vrai gosse. Il faut le surveiller, le cajoler mais pas trop.»

      Quand nous avons été libérés, dans l’avion qui nous ramenait, j’ai senti sa main. Il me tirait vers le hublot : « Là, tu vois P’tit louis, c’est ma Champagne, elle est belle ! »

     Ses larmes coulaient enfin. Taris, nous n’avions plus de pleurs depuis longtemps.

          La patronne est intervenue : « J’ai pas de champagne mais goûtez celui-là ! »

       Elle a enlevé notre bouteille pour en poser une nouvelle à la robe plus sombre. Toujours un vin du Layon. Les regards de nos voisins, me disaient que c’était un trésor.

      Pépé m’a conseillé, avant de reprendre : « Laisse-le s’installer d’abord ».

          -Moi, ces soirs de petites veillées murmurées, j’ai amusé avec la piquette de mon village et le noya, ce vin qui rend fou. Je disais des contes, comme à toi quand tu étais petit. J’en inventais sur Dyonisos, sur Noé…

        – Et Dédé ?

        J’ai eu l’impression qu’une bulle de silence gonflait autour de nous dans le bistrot.

      – Dédé n’est pas revenu. Un soir, un autre nous a dit l’avoir vu tomber sous une grosse pierre, en descendant cette maudite carrière. Nous savions, cela voulait dire… la fin, la fumée.

        Bois mon grand, ce vin c’est le sien. Quand la voiture de ton oncle a roulé entre les vignes, je les ai reconnues. Le panneau n’a fait que me confirmer le nom du village, celui de Dédé. La place de l’église, ce creux entre deux collines, où j’avais suivi les cuveaux débordant de grappes, les yeux fermés sous les mots de mon copain.

       P’tit Louis devait, un jour, entrer dans ce café où Dédé avait ri, beloté, trinqué.

         Charles et Yvonne en avaient pris les rênes. Pépé les a séduits, Il leur a raconté Dédé.

         Nous avons bu franchement, plein les papilles et le palais après un salut verre levé, pour trinquer à ces soirs où le vin créait les pensées, ces moments volés à l’enfer.

       Depuis, je cultive la curiosité des étiquettes, des noms de cépages. Dans ce coin du Midi, je suis gâté. Il m’est arrivé de vendanger ; j’ai entendu mes compagnons, broder autour des pieds, revenir vers les récoltes d’autrefois, toujours plus belles, toujours plus riches bien sûr… Moi, j’y retrouvais Pépé, Dédé, Jojo…

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