et l'école renaîtra

Le Futur dépend de notre engagement éducatif, l'école en reste l'outil majeur, ne le laissons pas se dégradrer!

18 septembre, 2011

- 46 – LA MAIN.

Classé dans : apprendre,POUR QUE L'ECOLE RENAISSE...,roman de société — Alain @ 23:15

Rob nous avait donné rendez-vous à son atelier, devenu musée privé. Thierry devait nous rejoindre directe-ment à l’appartement. 

D’emblée, l’homme de lettres fut fasciné par l’univers de l’homme d’outils.  Lui qui avait entendu s’exprimer tant de pensées enthousiastes a été pourtant submergé par la passion que dégageait le magicien des petites dentures. 

L’écrivain public admirait le bon sens.  Ses rencontres si abondantes, si variées, lui prouvaient, chaque jour, combien ce bon sens se révélait en chaque propos pourvu qu’il fut spontané. Il reconnaissait l’intelligence dans la complémentarité des observations, des déductions analogiques, de la mémoire et de l’ouverture judicieuse de ses tiroirs. Lui, sa fascination, remontait à l’homo faber.  Son prof. de philo, en terminale, était une bête qui l’avait fortement marqué mais surtout lui avait proposé comme sujet d’exposé l’affirmation d’Anaxagore : 

« L’homme est intelligent parce qu’il a une main ! ».  Au milieu du temple de la dextérité, Sylvain a retrouvé sa fougue, encore plus convaincue aujourd’hui qu’il a mûri. Sapiens oui, mais faber plus sûrement. Sylvain ne voyait dans la main aucune représentation du pouvoir. « Etre entre les mains » n’a pas de répercussion, ni comme sanction, « la gifle », ni comme applaudissement, « la claque ». Ne l’inspirait pas plus, la protection de la « main étendue » sur le sujet comme une égide. 

Il ne s’arrêtait pas non plus à la main qui salue, qui consacre, qui menace, qui bénit… Sylvain les avait toutes imaginées ainsi que leurs codes, leurs signes, leurs lignes, leur alphabet pour les malentendants, leurs formes… quand il était étudiant. Il nous a expliqué la main qui pétrit, même machinalement, la main qui joue « greli-grelo », qui mime, pierre, feuille, ciseaux et puits. Derrière le dos, pour confondre le choix de l’adversaire, déjà la main dirige le hasard.  La manipulation du prestidigitateur, plus rapide que les commandements du cerveau… Apprentissages certes mais aussi liberté d’épanouissement, d’enrichissement des palpations, des gestes fins plus rapides que le regard du spectateur le plus attentif…     

Les mains reines sont celles, pour Sylvain, qui créent, qui réparent, qui s’adaptent à l’outil, à l’instrument, au crayon, mieux elles adaptent l’outil à leur préhension.  Parce qu’ils peuvent le geste, l’homme, la femme, le nourrisson, l’osent, en tirent des expériences. Ils laissent la main se meurtrir, s’échauder, se glacer, caresser… 

Par elle, ils engrangent bien des nuances de serrages, d’appuis, de pincements, de grattages, de frottements. Par elle, ils s’éduquent, de la menotte aux doigts si fureteurs, du pouce si réconfortant à la main du chirurgien, à la main du ciseleur…  Ces mains aux habitudes profondément incrustées et aux réflexes de génie… 

- Je suis fasciné, littéralement capturé par l’individu manuel, retour à l’homo faber.  J’aime regarder, écouter, son silence concentré, de bricoleur, de grand savant. Il n’a pas appris des gestes, des techniques pour en faire un métier mais en tirer un plaisir, avec le prétexte de l’économie, de l’utilité. 

Il doit tout essayer, tout tenter, tout copier, laisser sa main être maladroite, téméraire parfois. Il doit inventer des montages, il doit compenser une ignorance par une initiative et collationne les trucs, ses trucs… Si ce n’est pas de l’intelligence ça !  Il est même de ces ingénieux qui vont laisser la trace de leur cheminement et de leur réussite. Je crois à la curiosité que cela peut susciter, moins à son imitation, plus à son adaptation ! Le bricoleur est un chercheur qui peaufine ses méthodes et réinvente celle des autres, il a besoin de refaire pour comprendre et s’approprier. Ainsi j’ai baillé, et pas d’ennui je vous assure, devant un jongleur de cuisine, fredonnant au milieu de ses casseroles et jouant de ses ingrédients comme des couleurs d’une palette. 

J’ai suivi, à chacune de mes tournées, le travail du bois d’un mécanicien, menuisier puis ébéniste par passion. Je l’ai accompagné choisir ses essences, je l’ai regardé plusieurs mois après en tester l’humidité, en surveiller la maturation, j’ai bien noté la caresse de sa main aussi buriné que ses planches. Tout !  Alice doit s’impatienter. Thierry est peut-être arrivé et moi, je lâche trop la bride à mon enthousiasme, Je vais m’arrêter sur le dernier brico rencontré.  N’allez pas croire que je méprise les professionnels, oh non ! Puisque leur main génère l’objet, le son, l’odeur, la gourmandise, le regard… J’admire ! 

Du boulanger à l’ancienne au graveur de meuble en pin cembro, seul avec la lame de son opinel… Je garde dans ma tête des dizaines d’artisans, de compagnons, d’ouvriers, d’artistes quelquefois, si leur atelier est resté humain.  Tous sont les acteurs de la scène de ma vie courante. Si tous, ceux que j’estime au moins, sont des magiciens de la main, tous ne l’ont pas forcément choisi, les circonstances furent leur Centre d’information et d’Orientation., et certains ont une autre passion que leur métier. C’est le cas de mon copain ébéniste amateur passionné et bon, très bon mécanicien, plein de ressources inventives sous un capot mais sans l’amour qu’il porte à son bois. 

Ma dernière trouvaille, amateur bricoleur, tardivement victime d’un coup de foudre, te plairait Rob! »  Emballé, Sylvain a tutoyé l’horloger, a usé de son diminutif, tirant un vrai sourire, un vrai soupir de bonheur à mon oncle.  - …C’est un éventreur d’ordinateur ! 

Devant notre moue, un peu dubitative, Sylvain a calé ou, plus roublard, a différé.  - Allez , on ferme, vous aurez la révélation devant les assiettes d’Alice ! 

C’était aller trop vite pour notre artisan. 

Sylvain avait partagé sa vision avec nous. Rob avait apprécié mais nous n’allions pas quitter son musée sans l’avoir exploré, compris.  Robert nous a guidés dans les rouages de ses précieux coquillages. Leur histoire lui importait moins que l’intelli-gence qui a conçu, miniaturisé les mécanismes, placé sur des axes capillaires des roues variées, solidarisées par des dents infimes. L’impulsion du  remontoir déclenche le res-sort qui se détend, entraînant avec une régularité admirable chaque pièce mobile, chaque organe. Le cœur bat et son chant ténu accompagne les secondes….  - Et encore, dit Robert, ça, c’est pour que tournent des aiguilles, mais là, regardez ce petit village, un remontoir tout pareil, un ressort plus long, plus serré met en action les grandes, les petites, les minuscules roues qui articulent, ce petit train, le moulin, les voitures des rues, les passants, la dynamo qui va faire briller les éclairages… Un souffle bien sensible semble sortir d’une colline et agiter les arbres, l’eau de l’étang… Aucun branchement. Tout est animé par ce seul ressort tendu puis libéré. 

Et cet automate qui vous sourit, vous offre à boire, vous salue et tend la main pour son pourboire ? Déverrouillez son dos, c’est un véritable enchantement !   Il avait raison et Merlin n’aurait pas été plus magique, plus beau que lui. Les outils minutieux de Bob, ses petites boîtes de rouages, ses dessins, ses livres anciens… valaient toutes les cornues, toutes les baguettes ensorceleuses, tous les grimoires du mage. 

Robert a soigneusement bouclé son atelier, tiré rideaux et grilles de protection. 

Plusieurs fois son échoppe avait essuyé des tentatives nocturnes d’intrusion. Une fois même, en plein jour, Robert avait été agressé par un malfrat. Il en portait toujours la cicatrice sous son épaisse tignasse blanchie. 

Ses hurlements, sa fureur malgré le sang qui l’aveuglait, avaient mis en fuite le voleur… Robert n’avait même pas porté plainte, mais sa porte avait, elle aussi, été automatisée par un trucage de son invention… 

 

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