et l'école renaîtra

Le Futur dépend de notre engagement éducatif, l'école en reste l'outil majeur, ne le laissons pas se dégradrer!

8 octobre, 2011

55- CREDIT!

Classé dans : — Alain @ 0:04

Sylvain et moi avons abordé avec beaucoup de gêne et de crainte, intimidés par les lieux, le temple de Manu. Il n’aurait pas aimé sûrement ce mot. Nous étions intimidés par ces jeunes qui nous attendaient, eux et leur vécu violenté ces derniers mois, eux et leur peine que nous savions si profonde. Nous nous sentions intrus !    Ils avaient voulu que notre rencontre se fasse ici, dans cet atelier où tout avait commencé. 

Ils étaient debout, assis, nombreux, vingt-quatre, les deux classes confiées à Emmanuel. Un seul groupe avait participé à l’intrusion des policiers et des chiens, mais tous sans exception avaient tenu à nous accueillir. 

Que leur avait raconté Thierry ? Nous n’étions ni enseignants, ni des amis de Manu, ni des journalistes. Bien sûr, la présence de Sylvain, son élan vers Manu en flammes lui avaient donné une certaine notoriété. L’enquête malencontreuse avait conduit des inspecteurs dans le collège, dans
la SEGPA et le quartier. Même en se voulant discrets, des keufs passent rarement inaperçus dans les zones sensibles… 
Moi, j’étais l’amie de Thierry et de Sylvain, j’avais eu mes minutes d’audience en commentant notre Charte toute fraîche. 

Ils avaient préparé des chaises, des tabourets d’ate-liers en rond, incluant le bureau de Manu dans la circonférence. Nous nous sommes installés, sans ordre. 

Deux grands ados, un beau noir type Parker et un rouquin ponctué de tâches de rousseur m’avoisinaient. Thierry et Sylvain, séparés, étaient sur ma gauche et sur ma droite assez loin de moi. Nous formions un cercle où seul le fauteuil du bureau restait inoccupable…    Thierry a calmé de la main la houle de gêne, de timidité… des apprentis mécanos et commencé à servir cafés, jus de fruit et parts de gâteaux. 

C’est moi qui ai ouvert l’entretien après qu’un long gaillard, Rom brun, velu rasé de près aujourd’hui, nous a souhaité la bienvenue, en nous remerciant. Il était le porte-parole désigné mais de chaque siège est monté en tons graves, aigus, forts, ténus, le même merci. Quel paradoxe, alors que c’étaient eux qui répondaient à notre demande ! 

Nous n’avons pas évoqué les événements vécus ici. C’était inutile ! 

Manu avait choisi son atelier pour décor de son second message et sa voix y flottait encore.  Espérant que mon sourire et mon timbre s’affermiraient, j’ai cherché les yeux de chacun et je me suis lancée.  - Je suis émue, vous savez pourquoi et votre merci, votre accueil ne vont pas calmer cette émotion. Nous avons beaucoup entendu, beaucoup lu, sur Emmanuel, mais nous voulons le connaître par vous, ses élèves, comprendre, peut-être, sa raison d’être et de mourir. Et voilà, ma voix a tremblé sur ces derniers mots, Quelle cruche ! Je vais tout gâcher. 

Une main s’est levée, non pour demander une autorisation mais pour se réserver le tour de paroles. Il allait en être ainsi pour chaque intervenant, un petit geste puis les mots… 

-Nourredine, s’est-il présenté, Manu, nous, on pouvait l’appeler comme ça. Manu nous a appris à aimer un mot, entre nous. Un mot qui a pourri la vie de nos parents après les avoir fait sourire. Le mot, c’est « crédit ». Il nous disait : « Je te fais crédit mon gars, tu vas assurer ! » quand un exercice, ou une réparation nous faisaient peur. Il nous disait « Crédit » quand on lui racontait quelque chose. Il nous croyait sans demander de preuves. 

Son voisin a vite levé l’index et poursuivi. 

- C’est vrai, Fred…, a-t-il rattrapé, entre nous depuis, dehors parfois avec les copains, les vrais, on le dit. En parlant de quelqu’un, on se demande : «  Ce mec, tu lui fais crédit toi ? » Si le pote répond oui, net, et si on sent bien l’autre, alors « Crédit », on fait confiance ! 

Manu nous a expliqué que la confiance, ça se prêtait seulement et qu’il fallait toujours montrer qu’on la méritait, par l’amitié, la présence, le coup de main…  - Francis ! a continué mon Parker de voisin. Pour perdre la confiance, ne plus avoir de crédit, c’est simple et pour toujours. Tu trahis ton copain qui te fait crédit, qui croit en toi. 

Tu lui mens au lieu de raconter la vérité, même si c’est pas facile, ou tu n’acceptes pas ce qu’il te dit, tu l’embrouilles… Il est encore ton copain, tu te balades, tu vas au Mac-Do, tu regardes une vidéo, tu bosses, tu joues avec lui mais il ne te respecte plus, il ne te croit plus et il s’en fout : tu n’as plus de crédit auprès de lui. 

Une main, un prénom, Jo : 

- Manu pardonnait pas tout. Il comprenait comment on en arrivait à déconner. On en discutait. Il donnait des idées pour corriger, pour nous faire excuser par ceux qu’on avait cassés. Parfois, on cherchait ensemble une punition, pour ne pas oublier.  -  Avec lui, pendant les cours, le boulot, il n’y avait que ça ! Il allait de l’un à l’autre, donnait des explications, montrait à main nue, et nous on le copiait avec les outils. Il plaisantait, mais toujours pour le travail, Avec lui, la main devenait celle d’Elastoc pour passer entre les fils et le son du moteur, une musique avec un rythme agréable ou des fausses notes. Nous, on était des médecins, des chirurgiens même, et on ne devait pas la brutaliser ou lui coller une autre maladie, une autre panne à la voiture. La voiture, par son nom complet souvent,
la Renault Laguna, pas la caisse, la tire, attention ! 

- Après le cours, en parlant Momo avait les yeux perdus. Quand tout était rangé, bien propre, nous et les outils, lorsque c’était en fin de journée, on restait dans notre atelier, autour de son bureau. Il ne s’en servait, avec nous, que dans ces moments-là. On parlait de tout, et Manu répondait à nos questions.     C’était souvent des trucs de la télé qu’on croyait pas, qu’on ne comprenait pas ou qui nous gonflait, la politique surtout, le foot, les chanteurs, le fric. Ceux qui en gagnaient beaucoup, ceux qui en avaient pas du tout. On ne parlait pas des combines de la cité, mais Manu, on sentait qu’il les connaissait. 

Nic : – Quand on allait en stage, il se débrouillait toujours pour qu’on touche un peu ; pareil pour trouver des petits boulots le week-end et pendant les congés. 

« C’est pas beaucoup, il nous disait, mais au moins c’est propre, ça vous conduira pas en prison, ça vous évitera des relations dangereuses ou pire de pourrir la vie d’autres gens. » On sait bien qu’il pensait à la chourave, à la drogue, au chantage et aux bagnoles tirées.  

Ahmed : – Pour qu’il nous fasse Crédit, on restait propre et on en est fier. 

Dans la rue, c’est pas facile, facile. Parfois Manu passait, comme ça ! On nous voyait avec lui, nos parents aussi. Ils l’invitaient à manger, mais il disait non, sauf pour un café, un gâteau. On avait compris qu’il voulait vexer personne. Dans la cité, on parlait de la bande à Manu, même si parmi nous il y en avait qui habitaient des pavillons ou des résidences On nous respectait, sans blague ! Je sais que des mères nous donnaient en exemple à leurs fils… 

Nous les laissions parler mais d’autres questions n’avaient pas trouvé réponses simples 

- Et maintenant comment réagissez-vous ?   

C’est leur directeur qui a répondu pour eux : 

- Les garçons ont été très bien. Ce n’était pas facile de mettre un autre prof à la place de Manu. L’Académie nous a laissé proposer quelqu’un. Un mécanicien qui recevait sou-vent nos stagiaires, qui accrochait bien avec eux, qui accrochait bien aussi avec Manu. Les remplaçants prof de mécanique auto, il n’y en pas vraiment en stock dans les tiroirs de L’Education Nationale surtout pour une S.E.G.P.A. 

Avant d’aller plus loin, j’en ai parlé à Jean-Luc. ça me ramenait au recrutement d’Emmanuel. Il a beaucoup hésité, par peur de ne pas être à la hauteur et puis, surtout, il craignait l’accueil des élèves. Je lui ai donné raison. Il n’était pas question de prend-re une décision, de faire une proposition aux Autorités sans leur avis. 

Ah, j’ai oublié, moi c’est Thierry !   C’est mon grand voisin, Francis, au large dans son pantalon de survet qui a continué :  - On en avait parlé entre nous et on ne voulait per-sonne ! On voulait continuer seuls, avec juste un adulte, parce qu’on sait qu’il en faut un, mais pour être là seule-ment, pas pour nous faire travailler… 

Le Directeur, euh Thierry, a-t-il osé, nous a parlé de Jean-Luc. On a rediscuté. Lui, on le connaissait, on était plusieurs à avoir été en stage dans le garage de son père, avec lui. Manu l’aimait bien, le respectait. On a été d’accord pour Jean-Luc. 

Même avec lui, ce n’est pas facile ! Souvent, encore, on l’appelle Manu. Il comprend et ne cherche pas à prendre la place. Il connaît le métier de mécano ; il est sympa ! Trop, parfois, c’est nous qui devons calmer les énervés…»  - Max !…  La voix s’est levée sur ma gauche. On sentait le teigneux, celui qui écoute et ne se laisse pas raconter d’histoire… Vu sa carrure, sa boule à ras, il devait en imposer. Le regard noir renforçait cette impression. Il avait le coude appuyé sur le bureau, comme s’il le protégeait ou l’interdisait…   

- Des journalistes nous ont guettés, devant le collège, dans la cité. Il y en a qui nous proposait de l’argent pour leur parler de notre prof. Pourquoi ? Il avait tout dit et leur fric, même pour la coopé, on n’en a pas voulu !   - Moi, Matelot, je suis gitan, je préfère chouraver plu-tôt que de recevoir des sous sur notre Mort ! Il faut pas le salir. Sous la voix rocailleuse roulait beaucoup d’émotion. 

Sylvain a posé la dernière question, on lui sentait une kyrielle de points d’interrogation : 

- Et après ? Avez-vous pensé à votre avenir ?  J’ai cru qu’ils allaient tous parler en même temps. Un brouhaha, des regards, du silence et des coups de menton vers le plus petit, le plus rond assis à la droite de Thierry.  « Ben, comme Bénabar, le chanteur, a-t-il trouvé utile de nous préciser. » Il a regardé les autres ; les autres le fixaient. Il a baissé les yeux, puis d’un seul coup, son regard brillant s’est accroché au mien et il s’est lancé : 

- Nous, plus tard, bientôt… On ouvre notre garage ! Ensemble, en coopé. Beaucoup de parents, de grands frères, dans la cité, ailleurs, sont prêts à nous aider 

Le garage, il sera pour tous, dans un endroit neutre. Au besoin, on fera une tombola, avec une bagnole, non une voiture, en lot… C’est déjà rêvé, bien avancé, cimenté. Des profs d’économie, de droit nous guideront. Des élèves de grandes écoles sont venus nous voir pour offrir leur service. 

Ça réchauffe, on a du monde, des clients déjà.  Ses copains l’encourageaient en hochant la tête, avec la main, pour souligner, l’inciter à continuer. Ben était leur porte-parole et racontait leur histoire pour demain.  - On voudrait que notre garage reçoive des apprentis, des gars et des filles en stage, en alternance, en apprentissage pur ; des paumés aussi s’ils le veulent vraiment ! 

On ouvrira à des jeunes, mais aussi à des vieux, des bricoleurs pour se dépanner… On voudrait, à côté des ateliers, une grande salle de réception bien chauffée, pour discuter simplement, prendre un café accompagné. Un  point de rencontre ! 

On voudrait qu’il y ait des jeunes comme nous, filles, garçons, bénévoles qui viennent de temps en temps, pour accueillir, discuter, être gentils… Ce serait formidable si des étudiants aussi donnaient des cours, des conseils, des coups de main pour les papiers, à ceux qui en ont besoin… 

Notre rêve à nous, c’est ça ! Et ça viendra ! Ça vient déjà ! 

Dans même pas un an, on vous invite pour la nouba d’ouverture. 

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