et l'école renaîtra

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19 juillet, 2011

5 – PREMIERES REUNIONS.

Classé dans : — Alain @ 23:10

La première réunion post-drame, dans notre village, a été lancée par Alain, un retraité de 65 ans, bénévole dans notre petite bibliothèque.
Il nous a abordés, simplement, à la sortie de l’école, alors que nous débattions pour savoir quoi faire :
« Si vous voulez que nous en parlions, nous pouvons nous retrouver vendredi ou samedi chez moi. Venez avec qui veut comprendre, échanger, proposer… »

Le samedi matin suivant, peu avant les congés de février, nous nous sommes réunis, une douzaine, dans son jardin.
Quelques chaises autour d’une table en teck, dans sa véranda. Il a fallu en rajouter. Visiblement, il doutait un peu du succès de son invitation.
Nous nous trouvions trop peu nombreux. La commu-nication avait circulé mais la réponse, décevante après tant de palabres indignées, était évasive :
« Il faut voir ! »
Alain, lui, était heureusement étonné. Son sourire nous a accueillis et il a très vite ouvert la discussion.

- Je n’ai jamais quitté l’Ecole entre trois et soixante ans. Même pas pendant mon service militaro civil, (!) accompli en coopération.
Aujourd’hui encore, si je peux faire s’éclairer les yeux d’un groupe d’enfants, je suis heureux.
Après l’Ecole Normale, j’ai bien rempli une décennie de classes spécialisées pour enfants en difficulté, comme Manu, dans des quartiers à précarité durable…
Ensuite, je suis devenu directeur d’école élémentaire, toujours en banlieue parisienne, mais plus hétérogène.

En presque trente années de direction, j’ai vécu beaucoup d’évènements, croisé beaucoup de personnes. Il m’est impossible de privilégier un moment de la vie partagée avec mon école, avec mon quartier, avec ma ville.
Aucune journée ne fut banale !

Ce que je voudrais souligner aujourd’hui, c’est la chaleur que je ressens lorsqu’il m’arrive, et c’est assez fréquent, d’évoquer une anecdote, une famille, un visage.
Devenu directeur par circonstances, j’ai fini par croire en mon utilité.

Ce qui caractérise la fonction de direction, c’est la solitude. Affirmation paradoxale lorsqu’une communauté aussi active que celle d’une école vous baigne. Ce l’est beaucoup moins lorsqu’il faut digérer des informations pour les transformer en actions : préparer une réunion, présenter le dossier d’un enfant en difficulté, lister les arguments pour convaincre un partenaire de l’école.
Le responsable de l’école se retrouve encore seul après les rencontres pour établir des synthèses, mettre en musique les souhaits, les décisions prises au cours des entretiens. Il est seul aussi pour assimiler et réagir au malaise causé par le désarroi d’un enfant, d’un collègue, d’une famille.
Les instants de trop-plein, de découragement, ceux du soir où on remet dans le tiroir plus de documents à traiter qu’il y en avait le matin, les imprévus trop humains pour être esquivés… sont bien trop nombreux !
Ce sont ces instants que j’ai eu la chance de pouvoir dépasser dans mon école.

D’abord avec mes élèves : rien n’est plus vivifiant que le sourire d’un enfant qui vous dit : « C’est facile ! » à l’issue d’une leçon commencée dans l’ignorance.
Rien n’est plus réconfortant aussi qu’une réunion coopérative pendant laquelle fusent critiques et projets.
Avec les familles ensuite, leur confiance, confortée au fil des années, parfois après d’âpres discussions, s’est maintes fois exprimée par des réponses cordiales, concrètes, à nos sollicitations. Elles répondaient « présentes ! » pour un accompagnement, une B.C.D. à installer, une fête à préparer, un jardin pédagogique à entretenir, une pièce de théâtre à monter, un livre à écrire… ainsi que par des élans d’amitié formidables.
Cette confiance accordée par les enfants, par les parents, a fait reculer la masse de l’isolement et m’a tenu dans un engagement total, excessif peut-être, mais si chaud, si porteur!
Et mes collègues? C’est par eux, dans leur action quotidienne, dans le vécu de chaque classe que pouvaient s’épanouir nos projets communs. C’est aussi par chacun d’eux que prenaient naissance des initiatives pédagogiques originales. J’ai, souvent, été fier de ce que des classes pré-sentaient comme réalisations après une année de motiva-tions, de mobilisation.
En contrepartie, que de lacunes dans l’animation de mon équipe !
Que de temps gaspillé en gestions de petits imprévus incontournables ! Incidents, accidents, conflits, arbitrages, réparations, ouvriers, visites ou appels des familles, de l’Inspection, de la Mairie… Difficile d’éluder quand l’im-portance de l’intervention n’est pas connue.
Quelles contorsions pour enfiler le costume de direc-teur, au beau milieu d’un temps de classe ou pour revêtir celle de maître d’école pour un remplacement défaillant…

Directeur « Maître-Jacques » !

Dans mon établissement élémentaire, comme dans la plupart, pas de personnel surnuméraire, ni pour un élève malade, ni pour pallier une absence subite !
Sans nos partenaires officiels ou associatifs, pas de réalité pour une vie scolaire organisée, conseillée, caution-née, dotée des moyens adéquats pour fonctionner, pour que se concrétisent nos projets.
J’ai eu la chance, cela compte beaucoup, dans ma ville de trouver des réponses intelligentes, adaptées, à mes inquiétudes. Appréhensions parfois aiguës lorsqu’un enfant était en danger ; craintes parfois fortes lorsqu’un projet ambitieux était compromis.

J’ai fait appel, en dehors des services de l’Inspection et de la Mairie, à de nombreuses associations. Toutes m’ont ponctuellement bien aidé à répondre aux demandes de notre équipe.
J’ai trouvé dans ces œuvres proches de l’école, non seulement des amis, non seulement des gens dévoués et efficaces, mais aussi des esprits ouverts par delà toutes étiquettes.

A toutes, j’espère avoir fourni quelques pierres de construction.
Ce sera toujours beaucoup moins que ce qu’elles m’ont, les unes et les autres, apporté.

Depuis, j’évoque souvent tous ceux qui m’ont fait vivre avec tant d’intensité, l’aventure de mon école dans son quartier et je plains mes collègues en activité.
Je les perçois sevrés de vocation et empêchés d’ap-porter, à chaque enfant, un enseignement à la mesure de ses aptitudes, de ses difficultés…

J’ai crié dans les radios, dans les courriers de lecteurs, dans les réunions, mon désespoir de voir sombrer cette école imparfaite mais si inventive, si chaleureuse à laquelle j’ai crue.
Jamais je n’ai rencontré de contradicteurs virulents, pire j’ai, souvent, rencontré l’embarras, la commisération, l’indifférence et la surdité.
Ce fut le cas pour de nombreuses petites voix comme la mienne.
Seuls, les grands noms, médiatiquement influents, ont subis des combats dédaigneux puis, de guerre lasse, con-duits à l’abandon.

J’ai également fini par me taire…
Comme Candide, j’ai décidé qu’il valait mieux cultiver mon jardin.Aujourd’hui, à vous rencontrer ici, à entendre s’agiter les remords, je reprends un peu, un peu seulement espoir, car tout est si fragile…

Parfois, j’ai, moi aussi, pensé qu’un éclat très sonore me délivrerait de cet accablement et ouvrirait des yeux pas encore trop scellés.
Un autre, qui lui avait encore une longue vie à bâtir, l’a fait. Je m’en veux d’avoir ressenti son désespoir mais pas eu son courage…

Une femme d’une quarantaine d’année, a rompu le silence qui a suivi les paroles de l’ancien directeur. Elle s’est présentée :
- Catherine ! Mes enfants étaient déjà âgés lorsque nous sommes venus, cette année, habiter ce village.
Dans le quartier de la ville où ils ont suivi maternelle et primaire, ce que j’ai regretté ces dernières années, ce sont les fêtes conviviales au cours desquelles parents et enseignants mêlaient leurs initiatives et leurs coups de main, la disparition du samedi matin a, sans doute, démobilisé enseignants, familles et intervenants bénévoles…
Autrefois, j’aimais aussi me retrouver avec mon époux, ma moitié de couple, en cette matinée hors boulot. Une fois nos enfants à l’école, accompagnés sans urgence par nous deux le plus souvent, nous pouvions remplir notre caddie tranquillement…
Ensuite, nous avions la maison pour nous retrouver et vaquer à ce que nous voulions. Le temps passait très vite et l’un et l’autre, nous allions cueillir le sourire de nos enfants à la sortie des classes.
Leur sourire, mais aussi celui des autres parents pa-reillement décontractés, mais aussi celui des enseignants rencontrés sans crise, sans convocation.
Même nos amis séparés arrivaient à apprécier ce moment de leurs fins de semaine alternées et profiter de ce lieu important, le seuil de l’école.

Depuis cinq ans, c’est fini !
Il est devenu, d’ailleurs, difficile de poursuivre ces rencontres car la carte scolaire éclatée s’est  installée.
Au gré des rapprochements du travail, des nourrices, de la réputation de professeurs, des populations enfantines, des familles fréquentables… la dispersion s’est généralisée. Plus question que l’école s’appuie sur son environnement ou que les familles se l’approprient comme l’école de leur quartier.

Elèves de père, mère en fils, en fille, c’était Avant !

- C’est vrai, a rebondi son voisin, du même âge à peu près, même nous, les profs, jouons de la carte scolaire et bougeons selon les postes libérés dans les écoles huppées. La retraite étant devenue lointaine, il faut se ménager.
Ajoutez que les projets d’établissement, édulcorés, ne sont plus attractifs. Autant dépenser initiatives et engage-ments dans les œuvres locales…
A titre de simple particulier, évidemment, puisque  associations éducatives, péri et post scolaires, ont dû fermer leurs portes. La disparition de leur ossature, les détachés, et de leurs subventions a enlevé la stabilité et les références dont a besoin le bénévolat.

Le silence était palpable lorsqu’il s’est assis ; nous osions à peine nous regarder…
Pas culpabilité mais responsabilité révélée.

C’est le premier intervenant qui l’a rompu en tapant des mains et en souriant largement.

- A nous, maintenant, de transformer le geste d’Em-manuel en renaissance ! Alors que faisons-nous ? »

Nous sommes revenus à l’essentiel du vœu de Manu, celui exprimé dans son second message posthume. Un nou-veau message aux médias, par un biais toujours inconnu.

A qui Manu avait-il confié son ultime  paquet? Sans doute à un anonyme qui le détenait inconsciemment ou à un organisme à retardement… Personne ne l’a su et sans doute ne le saura jamais.
Il s’agissait cette fois d’une vidéo, maladroite, tour-née avec une caméra fixe.
Manu apparaissait dans son atelier désert. Des bribes, des entames de tournage montraient que le prof avait dû s’y reprendre à plusieurs fois avant de trouver ses mots, son ton, son courage peut-être…

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