et l'école renaîtra

Le Futur dépend de notre engagement éducatif, l'école en reste l'outil majeur, ne le laissons pas se dégradrer!

10 août, 2011

20- Alice et Robert.

Classé dans : — Alain @ 16:15

        

  Belle comme un cœur, Alice s’était retrouvée pendant la guerre d’Algérie, militante pour une indépendance raisonnée, actrice pour la défense de basanés bousculés et… marraine de guerre.            

Elle avait fait paraître une annonce, en toute simplicité et en toute colère. 

  Elle avait entendu des copains de copains, en perm, rarement, ou dégagés de leur temps militaire, parler de leurs angoisses, de leurs nausées. Elle avait interprété leurs omissions. Elle avait suivi les regards attardés sur leur récent passé, à jamais gravé en leur être.                

Elle avait lancé, non pas une bouteille mais un hameçon et avait ramené le plus torve des petits gars du contingent.              

Visage mouvementé à la Michel Simon, massif, noueux, hirsute, ce que cachait la tonte réglementaire et surtout, misanthrope monolithique. 

Tout ce qui pouvait l’isoler, gardes, corvées, lectures, gribouillages, croquis… lui convenait.            

Ses grosses paluches étaient d’une dextérité incroyable. Il aurait pu graver des grains de riz comme ces artistes ukrainiens…   

L’école l’avait mené jusqu’au bac sans peine.            

Les cours de récré étaient agressives à ses difformités ; au début seulement, car cette force contenue par une peur instinctive de brutaliser pouvait se déchaîner. Non pour lui, mais pour un autre souffre-douleur… 

           Pendant sa scolarité, pendant son service et parfois dans des espaces publics, cela lui avait valu des ennuis. Il était aussi difficile de le calmer que de le mettre en colère.              

C’est ce phénomène, ermite parmi la foule, totalement innocent de la gente féminine malgré les traquenards pour le traîner au B.M.C., que pêcha la ligne de ma tante.            

Il n’avait pas été le seul à répondre, mais le seul à ne pas parler de combats, de cauchemars, de copains disparus, de felouzes torturés, de “corvées de bois” ou de sauver ce Coin de France… 

 Ses lettres ne peignaient aucun portrait, mais beaucoup de rues de la casbah, les ciels de chaque nuit et racontait sa longue immersion dans leur profondeur. 

Elles lui parlaient aussi de Lyon, sa ville, où les étoiles n’existaient que pendant les coupures d’éclairage ou au planétarium.           

Ce poète, lui, remontait, comme une immense saga, la succession des probabilités qui avaient enchaîné des milliards de chances pour qu’une vie palpite aujourd’hui… Elles avaient été tressées, jamais rompues. Une existence est le présent de la chaîne tourmentée de ce  passé hasardeux et le maillon d’un futur, seulement aléatoire… 

Son respect de chaque vitalité magnifique et fragile expliquait sa crainte de tout ce qui pourrait l’altérer.           

Il lui parlait d’intelligence mais pas de  caractère ; il négligeait les humeurs, guère évoluées depuis la nuit des temps, pour l’intéresser à la conquête de la satisfaction des besoins vitaux.            

A peine effleurait-il le besoin d’être compris et de comprendre, d’aimer et d’être aimé, besoin ressenti mais pas assez mathématique pour sa sécurité…. 

Il ne lui avait pas demandé de photo car jamais il n’avait envisagé une rencontre… Elle, oui ! Il répondit seulement : « Je ne suis pas beau, pas du tout mais vous me dites que mes lettres sont belles, alors c’est bien ainsi. »             

Puis ce fut la fin, le retour vers Lyon. Il lui annonça en même temps que son intention de la libérer de cette correspondance.          

Lui n’avait jamais évoqué sa famille, elle beaucoup. Si lui parcourait les astres, elle sillonnait les garrigues et les Cévennes de son enfance. 

 Pour lui, Alice, Licette, remontait aussi les rues de Paris où l’avaient menée la probabilité des hasards.          

Elle lui contait leur histoire… Elle savait que ces mouvements de foule du passé, ces grands personnages inscrits sur les plaques commémoratives, l’agaçaient, même celles des savants. Elle savait que, seules leurs inventions, leurs techniques l’emballaient. 

 Pour elle, un espace, de campagne ou de cité, était d’abord un lieu pour vivre, hier, aujourd’hui, demain peut-être… 

  Alice ne pouvait se contenter d’un simple merci, adieu ! Même si une fiancée l’attendait à Lyon, il lui devait, au minimum, un final sonore. 

Elle s’entêta, enquêta et trouva une adresse à son nom. Maligne, elle sut faire avaler au bureau de poste le plus proche, qu’une lettre lui était revenue et demandait une vérification. Coup de chance, sympathie, charme, négligence… elle avait obtenu confirmation ; le fils était domicilié chez ses parents.            

Malgré les appels à la prudence de sa grande sœur, de son amie, confidente et collègue, elle avait aussitôt décidé d’aller le voir.           

Elle n’était pas particulièrement vertueuse ; sa beauté, son charme surtout, lui valait bien des succès. Sans en abuser, elle consommait sans pudibonderie mais sans constance non plus. Indépendante de cœur, elle était devenue dépendante aux phrases de son militaire. Addiction quand tu nous tiens !  

Ma tante était allée dans les traboules. Elle avait trouvé la porte, le nom de famille et à côté une échoppe d’horloger. Minuscule, la vitrine couverte de blanc grisâtre camouflait l’intérieur jusqu’à mi-hauteur. L’atelier s’identifiait sur son entrée vitrée. Le même nom précédait une précision plus fraîchement tracée : « Père et Fils »            

La légende familiale a bien conservé l’émotion, la crainte et l’impact de la rencontre. 

 Il était agenouillé devant un automate noir au ventre ouvert, position aussi grotesque qu’allusive pour tout esprit gaulois. Tassé, plié, il semblait un korrigan échappé de ses landes.           

Sa loupe vissée à l’œil droit, il se détourna avec len-teur des engrenages pour s’étonner de la présence de celle belle inconnue. 

  Elle savait : « Je ne suis pas beau du tout ! », mais là, elle ne put se contenir et partit d’un fou rire incoercible. Entre deux hoquets, elle put placer : « Rob !»  prénom tronqué qu’elle devait lui conserver.            

Lui, redressé, plantigrade borgne, comprit tout de suite :  

 « Licette ! » et, à son tour, bien conscient de l’énormité du moment, se joignait à son rire, à en pleurer…            

Ce qu’ils firent tous les deux finalement. Elle parce que sa quête était achevée et lui parce qu’il voyait s’inscrire le mot fin à plus d’un an de communion…            

 Il n’a pas compris pourquoi elle se jetait dans ses bras, le serrait si fort, fourrageait sa chevelure redevenue broussailleuse, se grattait à sa joue mal rasée, hoquetait en écorchant son prénom. Robert devenait Rob… 

   Aujourd’hui encore, elle continue à se le réserver avec ce raccourci. 

 Ils ont  cultivé leur surdité à toutes les mises en garde

 Chacun, membre de la famille, amis, d’expliquer à Alice que seule dans la Belle et la Bête, le laid devenait Prince Charmant.            

A Robert, on citait le Sage contemporain, Claude François : « Fille jolie rend un mari très fier, oui mais aussi malheureux et jaloux… » 

  Eux ne savaient qu’une chose : ils se connaissaient du plus profond d’eux-mêmes  et ils étaient magnifiques.            

Ils se sont mariés, plus entourés de curiosité que de chaleur. 

 Ils sont partis pour Paris, ont loué et meublé ce modeste appartement du 14ème. Ils ont acheté, près de la gare Montparnasse, une ancienne échoppe de cordonnier et installé l’atelier d’engrenages de précision.           

Rob avait le génie de la roue dentée, de l’horloge de beffroi à la montre bijou miniature. Le problème était qu’il ne pouvait refuser une réparation, une fois qu’il avait vu un mécanisme. L’autre problème était qu’il avait du mal à s’en séparer ensuite. 

  Au début, pendant trois ans je crois, Alice a poursuivi son travail d’acheteuse dans une librairie, puis elle s’est investie dans la promotion, la comptabilité de l’horlogerie. 

  Vite, la boutique est devenue le recours des amateurs et des professionnels. Nombreux ont été les films où figurait l’un de ses automates. Les antiquaires lui adressaient leurs acheteurs pour redonner vie aux vieux cœurs métalliques.            

Depuis 45 ans, le couple était toujours fusionnel et beau. Aucun enfant n’avait pu naître d’un amour aussi dense et pourtant il y avait de la place pour plusieurs dans leur cœur.           

 Alice avait appartenu à tant d’œuvres, aidé tant de misères,  qu’elle avait fait siens, hors de leurs murs, les enfants des autres. 

   Depuis un peu plus d’un an, la boutique était devenue un musée privé. Les visites guidées étaient réservées aux neveux, petits-neveux, amis et fils, filles d’amis ; des moments passionnants, rares…             

C’est chez eux que je montais. 

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